LES LASSITUDES ÉMOTIVES – Début 2021 –

Posted by on septembre 6, 2020 in Evénements | 0 comments

Début 2021

PRÉFACE DE Francis Vladimir

Quelque chose a frémi et s’est détaché ( Ekaterina Yossifova)

Belle entrée pour ces lassitudes émotives de Mandin. S’en tenir au texte, sans en référer aux précédents, écrits au long d’une gestation constante que le poète porte continûment, du début à la fin de son itinéraire, de son voyage, de son errance. C’est donc un accomplissement que ce dernier-né. De durée aléatoire. Le temps qu’un autre texte ne vienne pas sinon se substituer du moins reprendre, approfondir, creuser, biner, désherber ce que le poète croyait de toute éternité semer dans le ciel vert de ses pas. S’il est dit frémissement, s’il est dit détachement, c’est que le corps est le rempart qu’il faut abattre. Les briques dégringoleront sous les coups de boutoir que les mots, montant à l’assaut, de texte en texte, de poème en poème, de vers en vers, s’évertuent à donner. La pluie et les larmes feront poème. Plus tard dit d’emblée, l’ami Mandin. Il pleure,/pour son père des deux yeux./ Il verra plus tard si cela fera poème. Et c’est ce plus tard qui ne cesse d’être remis sur l’ouvrage, dans l’immédiateté.

Mandin aime les femmes. Cela a été dit auparavant dans des écrits nommément dédiés. Qu’importe d’ailleurs qu’elles aient été femmes d’ailleurs, femmes des autres. Car Mandin, dans l’obsession que pourrait être la possession, au sens banal, conquérant, ancestral, maladroit et brutal où l’entendent les hommes, préfère l’élégance de l’hommage. Appuyé. Dans tous les sens du terme, spirituel, charnel, sensuel, érotique et poétique. Et à contresens bien sûr. C’est ainsi qu’elle entre en lui, /avec une légèreté, /et,/ douceur, qu’il meurt en jouissant/ sans le savoir… Trouvère de l’amour, venu de ce temps où la femme était clamée, il la chante dans des pages empreintes d’une lassitude émotive, les yeux ouverts, les sens encore en embuscade. D’autres, moins aguerris, auraient lâché le mot de nostalgie. Il n’en est rien ici. Ce qui fait oeuvre dans les mots de Mandin, c’est la lucidité de l’instant qui passe. Controverse de l’individu face à l’écoulement du temps. Ce temps compté et décompté. Le compte à rebours au fil de l’eau de pluie et des aventures, des amours et du grand amour, celui qu’on homicide comme il en est de Dee dans la deuxième partie du recueil. On lit Mandin en musique. Il truffe sa trajectoire poétique, sa mise en orbite dans le cosmos des mots, de ses musiques de concert, primauté de Mozart, caresses de Shubert, engloutissement de Debussy, virtuosité d’Alkan, dépaysements de Bizet, du violon, du piano et de la guitare, de ses interprètes souvent féminines, fado, blues, country, flamenco, musiques éparpillées qui viennent à l’oreille comme le fruit à la bouche. Je me suis essayé à le lire avec Dee Dee Bridgewater, voix en sourdine. J’ai ressenti les coloris dans les mots, les émerveillements dans les pages, les tendresses cachées, l’obstination bourrue, les renversements dans le sens. La vacuité aussi sur laquelle on se tient. Elle,/ le surveille dans le reflet sur la laque noire./ Lui,/ contemple ses doigts,/ de la même couleur que les touches.

Voilà pour le décor. Reste à s’aventurer, à faire lecture, à tourner les pages, à se laisser aller, porter, s’envoler sans autre forme de procès que de goûter à un texte protéiforme qui vous pose son homme. Son poète. On s’essaye à dire le ressenti, le vibrato, l’émotion du poème qu’on lit. Cela fonctionne ou ne fonctionne pas. C’est l’épreuve du risque. Poétique. La lassitude plus que la solitude. C’est en cela que le texte de Mandin cabre l’âme bien pensante. Il dit si bien cet effacement de soi qui ne dit pas son nom, mais opère de façon souterraine à l’éphéméride de la vie. La gomme y joue un rôle sans appel. Simple constat ou cruelle désillusion. Un arrangement à la Kazan. De coup de poker en coup de poker. On ne sait jamais ce qu’à la fin des fins on retiendra de l’existence. Lui s’acharne à se confronter, bien plus qu’aux fantômes et qu’aux souvenirs, aux empreintes, à la trace, à la larme intérieure, à la sensation à tout jamais gardées. Regard posé sur les amours saphiques, quand les salives mélodieuses sur les seins s’écoulent. Mais il y a du querelleur en Mandin. Surtout en amour. Le ver de terre amoureux d’une étoile sait que la réussite est affaire de recette. Il s’y soustrait pourtant, conscient de l’abîme, du trou noir où tout amour conduit. Et s’il s’efface, il garde en lui la vanité première. Celle d’aimer. Encore et toujours. Aimer serait donc un jeu d’enfant. Simplissime. Comme aux osselets où le daron, le rouge, comme le nez du clown, s’élève très haut pour qu’on ramasse la mise. Mais en amour la mise n’est jamais acquise. Elle se soustrait à celui qui pensait la rafler. Le poète a la tendresse bancale. À l’aurore de la vulve, avec ses doigts sémaphores, le poète se fait son cinéma. Pas d’envol, seul le baiser des libellules sur les nénuphars. Le frémissement de l’amour. Sa valeur sûre. Et s’il reste la mort qui lorgne les pleurs autour du gisant, le poète regarde ailleurs. La pluie et les tourterelles au son de la guitare. La lassitude gagne quand l’amour est un train qu’il faut toujours louper. Constat âpre, net, sans ambiguïté. L’amour est toujours,/ et,/ toujours en retard…/ D’une rame… l’autre. La locomotive siffle en cadence/ comme un harmonica venteux.

Pour Mandin, la poésie est femme. La lectrice idéale. Au creux du lit. Et le poète immatériel. Au point de jeter son Je comme le Hors-je de Mustafa Hamlat. Et le texte piétine, ressasse, cette mise aux orties, fussent-elles avenantes, du Je poétique. Par le dédoublement, par le regard de la femme porté sur lui. Pas de jeu de miroirs chez Mandin. Juste une séparation. Une vitre où viennent les mains se poser. En reflet. Pour réprimer le possible, encenser l’impossible. Le nettoiement de l’être comme on frotte une vitre, chiffon en main. Le silence est comme un coquelicot dans la neige. Et Je devient Il. Jusqu’à l’imposture. Après la dissolution, la reconquête du Je. En écho au silence. Où va notre amour ? dit la chanteuse. À vau-l’eau sur une partition en bécarres émotifs, en bémols et en dièses. Prêt à déclencher une émeute car une émotion est un livre en écriture. Face à la femme amoureuse, imprévisible, aguicheuse, joueuse, volontaire, égale en toutes choses, l’homme n’est qu’un point d’exclamation muet.

Le hérisson qui lit des poèmes aux accidentés de la route, c’est le poète. Belle manière que de se porter à soi-même secours. Par le verbe haut, déglingué au possible pour mieux servir ses rêves inconvenants. La vie a donc passé sans qu’on en ait pris acte. C’est là que le bât blesse. Il nous faut donc payer la note quel qu’en soit le mode de paiement. Messes et offrandes comprises. Ou en comptines. Au-dessus de ses épaules/ il y a un trou dans le ciel bleu/ au-dessous de ses pieds/ les pâquerettes continuent/ à étoiler le ciel vert…

C’est au poète Éolias, fils du vent et de l’errance, que revient la charge de régler leurs comptes aux assassins de la littérature et de la poésie. Dans cette deuxième partie, chronique d’une mort annoncée, nous nous acheminons vers le crime de boulevard, d’ancienne renommée théâtrale, tout au bord d’un canal, tout près d’un hôpital.. Histoire pour esprit simple, hallucination d’une âme trop sensible. Que chaque personnage reste à sa place… verbeuse, écrivains compris. Ici le poète n’a pas le beau rôle. Posté près de la chasse d’eau du WC. Enchaîné même. Un enfermement voulu. Le lieu ultime de la misanthropie. Pour mieux réfléchir. C’est bien connu. À la poésie pardi ! Une réflexion et une approche du monde, des insectes et des chauves-souris. Et sur l’envers du monde comme on dirait l’envers des feuilles. Amour et mort grivoisement liés. Et puis au poème et à l’oeuvre. À se satané dixième livre objet de tous ses tourments. La culpabilité pour avoir écrit les livres précédents. Un pousse-au-crime quand écrire serait le crime parfait. Pauvre Dee. Les dés sont jetés. Quant à savoir le comment de la chose, remettons-nous en au dévoilement de la fin.

Plus personne n’a écrit de poèmes depuis Baudelaire. Sentence cinglante d’un poète amoureux de la vie et des femmes. Sous cette apparente réfutation, nul doute que Mandin ne s’avoue pas démis en poésie. Sans nouvelles de lui-même, voilà qu’il réceptionne à sa poste restante, à la marelle des mots, la singulière réponse d’un promeneur solitaire. Son poème. Il y a chez Mandin un petit quelque chose qui le place auprès du Vittorio Gassman de Profumo di Donna de Dino Risi. Une manière bien à lui d’être à l’affût, dans la perception énamourée, sensitive et cruelle de la femme, un rien anthropophage. Histoire que son cœur saigne face au désastre d’une parole dévastée, afin que le nomadisme des mots du discours amoureux soit le chemin tracé d’une reconnaissance par l’autre.

Francis Vladimir, le 30 août 2020

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